Selon des associations, environ 80 hommes afghans vivent à la rue dans le nord de Paris, malgré une récente mise à l’abri, et subissent des pressions policières quasi-quotidiennes. Parmi eux, Asrar Rahimi, 25 ans, confie être dans un état proche de la paranoïa.

Les environs de l’arrêt de tramway Delphine Seyrig, dans le 19e arrondissement de Paris, l’ancien campement du “Cheval noir” à Pantin, Porte de Montmartre et Porte de Clignancourt, dans le 18e arrondissement… Le nord de Paris n’a plus de secret pour Asrar Rahimi. Au gré des expulsions, cet Afghan de 25 ans s’est déplacé ces derniers mois sur, ici, un coin de trottoir, là, un bout de terrain laissé à l’abandon. Comme lui, ils sont des dizaines de migrants afghans à toujours dormir dehors, dans le nord de Paris, malgré les mises à l’abri.

La dernière en date, vendredi 12 août, a concerné 281 hommes seuls qui “étaient installés dans un campement situé à proximité du canal de l’Ourcq, rue Delphine Seyrig, dans le 19e arrondissement de Paris”, ont expliqué les services de l’État, vantant la 13e opération du genre depuis le début de l’année. Asrar Rahimi y était mais, lui, est resté sur le carreau.

“Il ne restait plus de place d’hébergement pour moi”, dit-il, déçu et lassé après un an à la rue. “J’ai passé sept mois à côté de Delphine Seyrig dans une tente, entre autres endroits. Maintenant je dors où je peux, un peu partout, sous les ponts, quelque part vers le canal Saint-Denis…”

Selon plusieurs associations, Asrar Rahimi fait partie d’un groupe de 80 hommes qui n’ont pas été pris en charge par les forces de l’ordre. Tous sont Afghans – arrivés pour beaucoup d’entre eux en France après la chute de Kaboul aux mains des Taliban – et demandeurs d’asile, précise Camille (elle ne souhaite pas que son nom de famille soit publié), une bénévole auprès de l’association Tendre la main, qui leur vient en aide.

“Personne ne veut d’eux, ni à Paris, ni ailleurs en France”

Camille affirme avoir a eu affaire, lundi 15 août, aux forces de l’ordre de la ville de Pantin, commune voisine de Paris, alors qu’elle aidait un groupe d’environ 40 migrants afghans, non-pris en charge durant l’opération de mise à l’abri, à s’installer sur un terrain vague.

“La police nationale et la BAC de Pantin sont arrivées très rapidement, raconte-t-elle. Ils ont dit en se moquant : ‘Qu’est-ce qu’ils font là, ces braves gens ?’. Je leur ai dit qu’ils étaient tous demandeurs d’asile et qu’ils avaient besoin de répit. Ils ont répondu : ‘De toute façon, personne ne veut d’eux, ni à Paris, ni ailleurs en France, ils méritent d’aller en CRA (centre de rétention administrative)'”, assure la bénévole, précisant que les policiers les ont aussitôt chassés.

Contactées par InfoMigrants au sujet de ces propos et du nombre de personnes toujours à la rue, ni la préfecture de Paris, ni celle de Seine-Saint-Denis n’ont répondu à nos questions à l’heure où nous publions cet article.

Depuis la mise à l’abri de vendredi, le “harcèlement” des forces de police a redoublé envers les migrants à la rue, affirme de son côté Nikolaï Posner, coordinateur de l’association Utopia 56. Déjà régulièrement dénoncé par les militants aux abords de la capitale, cette stratégie policière entend éviter la formation de nouveaux campements sauvages.

“Ces personnes ne trouvent pas un seul lieu sur lequel s’installer, elles sont harcelées jour et nuit, subissent des commentaires racistes, des vols de tentes…”, dénonce Nikolaï Posner.

Asrar Rahimi, lui, assure qu’un sac d’affaires, dans lequel il y avait “des vêtements qu'[il] aimai[t] bien” et “des papiers importants”, lui a été pris par la police sur un lieu de vie informel, pendant qu’il s’était absenté pour aller dans une douche mise à disposition de personnes à la rue.

“Moi aussi, je suis quelqu’un de normal, je suis un homme”

Cette situation de pression constante semble avoir fait virer l’Afghan dans un état proche de la paranoïa. “J’ai l’impression que tout le monde est de la police”, confie-t-il. “Quand je vois des policiers, ils disent : ‘Dégage, dégage, casse-toi !’. Ils ne parlent pas gentiment.” Le jeune homme indique avoir été expulsé de là où il dormait à six reprises. Il ne prend même plus la peine, désormais, d’installer sa tente.

La France était pourtant un rêve pour ce demandeur d’asile francophone qui dit n’avoir jamais pu bénéficier de place en Cada (centre d’accueil pour demandeur d’asile). Asrar y avait tenté sa chance mais avait été expulsé en 2018 pour des raisons qu’il ne souhaite pas détailler. Juste avant le retour des Taliban, il a fui de nouveau l’Afghanistan, pour tenter une seconde fois sa chance dans l’Hexagone.

Un camp informel situé au bord du périphérique parisien, Porte de Pantin (photo d'archive). Crédit : InfoMigrants

Un camp informel situé au bord du périphérique parisien, Porte de Pantin (photo d’archive). Crédit : InfoMigrants

Depuis quatre mois maintenant, il attend la réponse de l’Ofpra

 à sa demande d’asile. Faute de mieux, il passe ses journées dans un centre d’accueil de jour à Châtelet, où l’Armée du salut tient une Halte humanitaire. “Là, je peux avoir accès à Internet et charger mon téléphone”, dit Asrar. Il trouve par ailleurs à manger grâce à l’association La Chorba.

Un soutien minimal mais qui change tout. “Le jour où j’arrive à me doucher, à me brosser les dents, à manger un bon repas, je vais bien, explique-t-il. Mais le jour où je n’ai pas ces choses-là, je me sens triste. Je vois les gens devant moi, les Français surtout, et je me compare. Je me dis : ‘Moi aussi, je suis quelqu’un de normal, je suis un homme. Alors, pourquoi je n’ai pas de vêtement propres ? Pourquoi est-ce que je dois vivre comme ça ?'”