Meriem Chabani est co-fondatrice de New South, un cabinet d’architecture à Paris qui propose une approche décoloniale dans la conception de l’espace urbain, à l’intérieur de territoires sous tension comme les zones post-industrielles et les banlieues, en prenant en compte les rapports de pouvoir et les dynamiques socio-politiques.

Avec son agence, qui a obtenu en 2021 le prix Europe 40 Under 40 (qui récompense les figures émergentes de l’architecture et du design) décerné par le European Centre for Architecture Art Design et le musée Chicago Athenaeum, l’architecte française d’origine algérienne s’intéresse aussi à l’interaction entre les espaces sacrés et laïques.

En juin dernier, elle a publié un article dans e-flux, une revue en ligne américaine de débat et de critique sur l’art contemporain, qui interroge le statut des mosquées en France.

Meriem Chabani y déplore notamment le déni architectural ciblant les lieux de culte islamiques à cause d’un discours politique de plus en plus xénophobe qui souhaite invisibiliser la pratique de la foi musulmane alors que l’islam représente la seconde plus grande religion de France.

Elle dénonce aussi une pratique politique « perverse » qui consister à empêcher les musulmans de France de construire des mosquées conformes à la règlementation tout en fermant des lieux de prière existants parce qu’ils ne répondent pas aux normes de sécurité.

Meriem Chabani : Mon métier fait la jonction entre la conception architecturale et l’aménagement urbain, qui prend en compte beaucoup de paramètres : spatiaux, politiques, économiques, sociaux et anthropologiques. Quand il s’agit de construire une mosquée en France, l’ensemble de ces éléments entrent en jeu.

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J’ai pu m’en apercevoir en commençant en 2019 à travailler sur le projet d’une mosquée dans Paris au profit d’une association musulmane qui a fait appel à mes services. Depuis, je me suis rendu compte de l’existence de nombreuses contraintes et d’obstacles, à la fois politiques et règlementaires, qui entravent l’édification de ces édifices ou contribuent à leur invisibilisation.

MEE : Selon vous, les responsables locaux semblent partager l’objectif de réduire la visibilité de la prière musulmane en privilégiant l’établissement de « salles de prière » discrètes à la place de bâtiments de capacité suffisante. C’est ce que vous avez constaté, n’est-ce pas, en faisant un cas d’étude à Bordeaux ?

MC : À Bordeaux, rien ne permet de distinguer la présence des fidèles musulmans dans le paysage urbain. Dans cette agglomération, la septième de France en nombre d’habitants, 800 000 dont 50 000 musulmans, on ne trouve que six petites mosquées pouvant accueillir 6 000 fidèles.

Non seulement elles sont en sous-nombre mais ces lieux sont aussi complètement invisibles et frappés d’un déni architectural. Très souvent, ils s’insèrent dans des bâtiments existants, au rez-de-chaussée ou dans les caves, sans qu’aucun élément n’indique leur fonction ou leur qualité d’espaces sacrés.

Par exemple, dans le centre historique de Bordeaux, près de la basilique Saint-Michel, se trouve la mosquée Nour al-Mohammadi, localisée dans un bâtiment vétuste et reconnaissable uniquement à une bannière en plastique. Dans une cité HLM au nord de la ville, la mosquée du Grand Parc occupe une partie du rez-de-chaussée d’une tour d’habitation, habituellement dévolue aux commerces.

MEE : Pourquoi les autorités publiques invisibilisent-elles les mosquées ?

MC : À la faveur d’un discours xénophobe de plus en plus audible et à cause de la place grandissante de l’extrême droit dans le débat public, les manifestations de la foi islamique apparaissent aujourd’hui en France comme les indicateurs d’une menace sécuritaire généralisée.

De ce point de vue, les mosquées sont les symboles physiques d’une religion perçue comme une menace, soupçonnée de « radicalisme », de « communautarisme » et d’écarts aux valeurs laïques de la République. Leur existence rend compte aussi d’une religion qui est perçue comme antithétique de la civilisation française et qui constitue un enjeu de contrôle pour l’État français.

MEE : Ce besoin de contrôle prend essence dans la période coloniale. De quelle manière ?

MC : Pendant la colonisation, la loi de 1905 consacrant le principe de laïcité et de liberté de culte n’est pas appliquée dans les trois départements français en Algérie, où les autorités coloniales encouragent, sans grand succès, une pratique « officielle » de l’islam.

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Aujourd’hui, la construction et l’aménagement des mosquées en France est totalement tributaire du consentement de différentes autorités comme les villes, qui prêtent les terrains. Les lieux de culte musulmans sont également soumis à des normes administratives, d’aménagement et de sécurité drastiques et à des menaces toujours possibles de fermeture.

À Bordeaux par exemple, la mosquée du Grand Parc a demandé au cours du Ramadan 2023 à la municipalité l’autorisation de déployer des bâches sur le parking pour protéger les fidèles de la pluie, compte tenu de l’exiguïté de la salle de prière. Mais cette demande lui a été refusée.

En se déployant comme des espaces presque toujours sous-dimensionnés, précaires et improvisés, les lieux de prière deviennent en outre vulnérables car ils échouent régulièrement aux inspections de sécurité administratives. En somme, il y a une sorte de perversité qui consiste à interdire la création de nouveaux espaces de prière et à procéder aux fermetures successives de ceux qui existent parce qu’ils ne sont pas aux normes.

MEE : À Bordeaux, un projet de grande mosquée devait pourtant se réaliser mais il a été finalement abandonné. Pour quelle raison ?

MC : Le projet d’une grande mosquée à Bordeaux proposé par la Fédération des musulmans de [Gironde] a été voté en 2005 par le conseil municipal. Toutefois, Alain Juppé, alors maire de la ville [et ex-Premier ministre de 1995 à 1997] qui avait donné son accord, a fait volte-face en 2016 en déclarant que la mosquée n’existerait pas.

Deux ans plus tôt, le conseil municipal avait aussi décidé de déplacer le lieu d’implantation du futur lieu de culte d’un quartier résidentiel vers une zone industrielle. Pourtant, tout avait été fait dans les règles. Une très grande agence d’architecture portugaise, Aires Mateus, avait été choisie pour faire les plans. Mais finalement, les pressions politiques ont eu raison de ce projet qui symbolise la problématisation de la place des musulmans dans l’espace public.

On ne veut pas que la foi musulmane soit visible dans l’espace public, ni dans les bâtiments ni dans la conduite des musulmans eux-mêmes. Personnellement, ma crainte est de voir de moins en moins de mosquées en France alors que l’islam est la deuxième plus grande religion du pays. En résumé, la pratique de l’islam est en croissance tandis que le nombre de lieux de culte est en régression.

MEE : En plus des contraintes politiques, l’ouverture des mosquées fait face aussi à des problèmes de financements.

MC : L’État, conformément à la loi sur la laïcité, ne finance pas la construction des mosquées même s’il subventionne l’entretien des églises, considérées comme des bâtiments du patrimoine. Aussi, la construction de la majorité des mosquées de France est-elle soutenue par des campagnes de dons.

Or, contrairement aux États-Unis, où existe une diaspora musulmane appartenant à une classe socio-économique supérieure, en France, les musulmans sont les héritiers d’une immigration ouvrière et ne sont donc pas riches.

Résultat, les projets traînent, rendant leur exécution aléatoire, avec des délais dépassés pour certaines autorisations, comme le permis de construire.

MEE La Grande Mosquée de Paris est un lieu emblématique de l’islam de France. Pourtant, d’après vous, son style architectural ne fait pas d’elle une mosquée française. Que voulez-vous dire ?

MC : La conception de cette mosquée qui date de l’entre-deux-guerres mélange les styles traditionnels du Maghreb. Elle permettait sans doute dans un imaginaire colonial d’établir la filiation entre la métropole et ses colonies. En même temps, cette architecture renforce l’idée selon laquelle l’islam est étranger à la France.

Aujourd’hui, à l’inverse des anciennes générations d’immigrés attachés aux modèles de mosquées existant dans leurs pays d’origine, leurs descendants sont en quête d’une pratique différente de l’islam avec des architectures de mosquées qui ne ressemblent pas forcement à celles des pays de leurs parents ou de leurs grands-parents.

Par Samia Lokmane

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