
Femmes syriennes face à l’absence : gardiennes de la mémoire dans l’ombre des disparitions forcées
En Syrie, la douleur ne se mesure pas uniquement au nombre de morts, mais aussi au nombre de disparus, engloutis dans les geôles et les sous-sols du régime, sans trace, sans adieu. Derrière chaque homme porté disparu, une femme reste. Mère, sœur, épouse ou fille, elle lutte seule, dans le silence, contre l’attente, l’incertitude et l’injustice.
“Comme du sel qui s’est dissous…”
Imane, une mère de Damas, raconte au site de la télévision syrienne :
« Mon fils se trouvait à un checkpoint avec notre voisine, juste pour vérifier notre maison au camp de Yarmouk. Elle s’est retournée, et il n’était plus là. Disparu comme s’il s’était évaporé. Depuis ce jour, nous avons cherché partout, payé beaucoup d’argent, mais personne ne nous a jamais répondu. »
Ce récit est loin d’être isolé. Des milliers de femmes syriennes ont été victimes d’un système d’extorsion orchestré par les services de sécurité et leurs intermédiaires. Obtenir une information sur un détenu ou un disparu est devenu un marché lucratif, sans scrupule.
« Ils jouaient avec ma douleur, poursuit Imane. Ils me disaient de préparer ses vêtements, de chauffer l’eau pour son bain… et puis rien. Chaque jour, une nouvelle déception. »
Entre Saydnaya et le néant
Amani, originaire de la ville kurde de Kobané (Aïn al-Arab), cherche toujours des nouvelles de son frère Ibrahim, étudiant en droit arrêté à Homs en 2012.
« On l’a vu plus tard dans un journal télévisé, confesser des crimes qu’il n’avait jamais commis. Il était méconnaissable à cause des traces de torture. Nous avons engagé un avocat, prouvé son innocence, mais il n’a jamais été jugé. »
La famille a appris qu’il se trouvait dans la prison tristement célèbre de Saydnaya, mais on leur a conseillé de ne plus poser de questions, pour ne pas aggraver son sort.
« On avait de l’espoir après la chute du régime, mais il s’est vite évanoui. Nous n’avons aucune piste », conclut Amani.
Des femmes en première ligne, dans le silence
Durant les années de guerre, l’arme de la disparition forcée a été systématiquement utilisée par le régime syrien pour punir, intimider et briser les opposants. Les femmes ont été les premières à porter le fardeau de cette politique : chef de famille malgré elles, marginalisées par la société, confrontées à des regards de suspicion ou de pitié.
Certaines ont été poussées à se remarier, non pas par choix, mais pour échapper au stigmate de « l’épouse du détenu ». Beaucoup ont perdu leurs moyens de subsistance, sombré dans la pauvreté, ou enduré des travaux pénibles pour survivre.
Justice différée, douleur prolongée
Bien que les nouvelles autorités en Syrie aient évoqué la réconciliation et la justice transitionnelle, les familles attendent toujours des réponses. Ce qu’elles veulent n’est pas nécessairement une compensation financière, mais une vérité, même douloureuse.
« Nous voulons juste savoir. Est-il vivant ? Mort ? S’il est mort, qu’on nous rende son corps. Qu’on puisse pleurer sur une tombe », dit Umm Alaa, originaire de Quneitra.
La juriste et militante des droits humains, Manar Mounes, affirme :
« Le régime a utilisé la disparition forcée comme une arme massive, en dehors de tout cadre légal. Il est urgent de criminaliser cette pratique dans le code pénal syrien, et de poursuivre les responsables. »
Selon le Réseau syrien des droits de l’homme, plus de 100 000 personnes sont toujours portées disparues. Les familles réclament la vérité, la justice et la fin de l’impunité.
Mémoire contre l’oubli
Pour ces femmes, la justice n’est pas une faveur. C’est un droit fondamental. Elles veulent que la Syrie de demain soit fondée sur la vérité, que les criminels soient jugés, et que les victimes soient reconnues.
« Je ne peux pas faire le deuil de mon fils tant que je ne sais pas ce qui lui est arrivé. Je sens qu’il est vivant quelque part. Seuls les geôliers peuvent nous le dire », affirme Umm Alaa.
Ces femmes sont devenues les gardiennes de la mémoire, les porte-voix d’une douleur que le monde semble vouloir oublier. Leur combat ne faiblit pas. Elles demandent une Syrie où le silence ne couvre plus les crimes, et où l’on n’efface pas les visages des disparus.
§
§
mino morhaf